La photographie d'une photographie
J’ai photographié une photo.
Ce n’est pas une copie de photo, non, c’est
une photo. La photographie d’une photographie. En
monochrome. La copie. L’original aussi.
On y voit deux petites tables
(le bout d’une troisième), rectangulaires ou
carrées, dont l’une porte un cendrier blanc,
un de ces cendriers publicitaires en plastique moulé
vantant sans doute une marque d’alcool (on devine
une marque, on n’en voit rien), et, en dessous du
cendrier, une feuille, ou un document, peut-être la
carte des boissons. S’y distingue au fond, de l’autre
côté des tables, une banquette, disons qu’elle
est en sky. Au premier plan, une chaise, simple, en bois,
capture sur son siège une partie de la lumière.
L’autre partie s’étale sur la table,
comme une flaque. Il n’y a personne. C’est un
bistrot. Ce sont les glaces murales, renvoyant l’espace
de la pièce, celle à laquelle le photographe
tourne le dos, qui l’indiquent. Sur les glaces, on
voit tout de cette salle et de ses lumières. Sans
quoi, ces tables, elles pourraient être dans un jardin,
chez un antiquaire ou dans une rue. Mais elles sont dans
un bistrot, on le voit. C’est une belle photo. Lorsque
je la regarde, j’entends ce bistrot. Je sais que je
suis à Paris, je sais qu’il doit être
tard, je sais que dehors il fait doux, que la salle est
vide, que, peut-être, discutent un ou deux clients
au bar, sans doute d’amour, ou bien d’économie,
plus certainement d’économie, et que le serveur
essuie ses verres en se mêlant de temps à autre
à la conversation, histoire de faire son métier.
Je n’en sais rien. Je regarde cette photo. Ce que
j’y regarde me regarde. Et qu’elle soit issue
de l’ouvrage de Raymond Depardon, « Paris journal
», ne veut pas dire que sans cela, sans le titre,
la légende (1990 - boulevard du Montparnasse - 6è
arrt) je n’aurais pas su immédiatement que
ce bistrot était un bistrot parisien. C’est
un bistrot parigot. A cause du cendrier, sans doute. Et
des lustres. Et de mon envie de le dire parigot.
Ce qui me frappe en feuilletant
un livre de photographies, celui de Raymond Depardon et
tant d’autres, c’est le regard. Non pas celui
qui saisit la photo au moment clef, mais celui qui la retient
ensuite, bien après. Celui qui décide que,
parmi des milliers d’autres tirages, ce tirage-ci
est plus, ou mieux, ou autre, que celui-là.
Un homme marche dans une rue.
Un homme, qui n’a rien d’exceptionnel. Qui ne
fait rien d’exceptionnel. Et pourtant, cet homme,
la photographie de cet homme, est dans cet ouvrage. Comme
celle de cette femme, de dos, un peu floue. Ou celle encore,
de ce passant, et de cet arbre. Nous, nous ne retiendrions
sans doute pas de telles images. Nous ne mettons jamais,
ou très peu, des photographies d’inconnu-e-s
dans nos albums de familles ou de vacances. Dans nos livres
de photos, nous mettons un événement, un paysage,
mais un inconnu, rarement. Un photographe, lui, le fait
constamment. Un photographe retient une photographie que
nous ne retiendrions pas. On dit, la photo, l’art
de la photo, c’est une question de distance. Celle
qu’il y a entre le sujet et le photographe. Je me
demande si la distance ne serait pas celle qui s’immisce
entre le photographe et sa photo, après coup, lorsqu’elle
existe déjà et qu’il décide de
la retenir, ou de la laisser au fond d’une boîte.
Lorsqu’il la regarde. Je me demande si ce n’est
pas cette distance, qui dit finalement tout. Ce travail
de regard. Ni l’angle, ni la lumière, le support,
la couleur, le sujet, mais la distance du regard, après.
J’observe souvent, depuis
l’invention et la commercialisation du numérique,
beaucoup de photographes faire énormément
de photos, consulter aussitôt le résultat et
éliminer au fur et à mesure les « mauvaises
» photos. Je les admire de parvenir à se décider
si rapidement. Ce qui me plaît, dans l’ouvrage
de Raymond Depardon, c’est le temps. C’est que,
entre l’instant de la photographie et le moment du
choix, s’est invité le temps. Non le temps
de l’Histoire, celui du passé ( la photo de
sa coccinelle, aujourd’hui pièce de collection,
a désormais du poids, celui de la nostalgie, n’ayant
été auparavant rien de plus qu’une photo
de coccinelle), mais le temps du regard. Rangées,
oubliées, ces photos ont pris sur elles la distance
du temps. Entre leur auteur et elles, il y a eu un moment
d’espace, quelque chose s’est épaissit.
Je me dis qu’en écriture, il s’en fait
de même. On laisse reposer. On fait ça, immanquablement.
Mettre de côté un texte, le reprendre ensuite,
l’œil différent. Je me dis enfin que cela
va tout à fait à l’envers de ce qui
se raconte partout. Que ce temps dont on répète
qu’il ne laisse plus de temps à personne, pour
bien des artisans encore, se prend.
Voilà. Ce livre, tout
le monde peut le faire, il suffit de photographier sa vie,
écrit Raymond Depardon à la fin de son journal.
J’ai photographié cette photographie ( celle
de la page 187). Je n’ai pas du tout réfléchi.
J’ai d’ailleurs sans doute mal fait, cela ne
peut rien donner, mais le livre était ouvert, la
page trottait tous mes yeux, j’ai sorti mon appareil
et ai fait la photo. Elle était, à ce moment-là,
tout simplement, dans ma vie.
Karelle Ménine.
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