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Photographie  Dominique Houyet

 

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Karelle Ménine


La photographie d'une photographie


J’ai photographié une photo. Ce n’est pas une copie de photo, non, c’est une photo. La photographie d’une photographie. En monochrome. La copie. L’original aussi.

On y voit deux petites tables (le bout d’une troisième), rectangulaires ou carrées, dont l’une porte un cendrier blanc, un de ces cendriers publicitaires en plastique moulé vantant sans doute une marque d’alcool (on devine une marque, on n’en voit rien), et, en dessous du cendrier, une feuille, ou un document, peut-être la carte des boissons. S’y distingue au fond, de l’autre côté des tables, une banquette, disons qu’elle est en sky. Au premier plan, une chaise, simple, en bois, capture sur son siège une partie de la lumière. L’autre partie s’étale sur la table, comme une flaque. Il n’y a personne. C’est un bistrot. Ce sont les glaces murales, renvoyant l’espace de la pièce, celle à laquelle le photographe tourne le dos, qui l’indiquent. Sur les glaces, on voit tout de cette salle et de ses lumières. Sans quoi, ces tables, elles pourraient être dans un jardin, chez un antiquaire ou dans une rue. Mais elles sont dans un bistrot, on le voit. C’est une belle photo. Lorsque je la regarde, j’entends ce bistrot. Je sais que je suis à Paris, je sais qu’il doit être tard, je sais que dehors il fait doux, que la salle est vide, que, peut-être, discutent un ou deux clients au bar, sans doute d’amour, ou bien d’économie, plus certainement d’économie, et que le serveur essuie ses verres en se mêlant de temps à autre à la conversation, histoire de faire son métier. Je n’en sais rien. Je regarde cette photo. Ce que j’y regarde me regarde. Et qu’elle soit issue de l’ouvrage de Raymond Depardon, « Paris journal », ne veut pas dire que sans cela, sans le titre, la légende (1990 - boulevard du Montparnasse - 6è arrt) je n’aurais pas su immédiatement que ce bistrot était un bistrot parisien. C’est un bistrot parigot. A cause du cendrier, sans doute. Et des lustres. Et de mon envie de le dire parigot.

Ce qui me frappe en feuilletant un livre de photographies, celui de Raymond Depardon et tant d’autres, c’est le regard. Non pas celui qui saisit la photo au moment clef, mais celui qui la retient ensuite, bien après. Celui qui décide que, parmi des milliers d’autres tirages, ce tirage-ci est plus, ou mieux, ou autre, que celui-là.

Un homme marche dans une rue. Un homme, qui n’a rien d’exceptionnel. Qui ne fait rien d’exceptionnel. Et pourtant, cet homme, la photographie de cet homme, est dans cet ouvrage. Comme celle de cette femme, de dos, un peu floue. Ou celle encore, de ce passant, et de cet arbre. Nous, nous ne retiendrions sans doute pas de telles images. Nous ne mettons jamais, ou très peu, des photographies d’inconnu-e-s dans nos albums de familles ou de vacances. Dans nos livres de photos, nous mettons un événement, un paysage, mais un inconnu, rarement. Un photographe, lui, le fait constamment. Un photographe retient une photographie que nous ne retiendrions pas. On dit, la photo, l’art de la photo, c’est une question de distance. Celle qu’il y a entre le sujet et le photographe. Je me demande si la distance ne serait pas celle qui s’immisce entre le photographe et sa photo, après coup, lorsqu’elle existe déjà et qu’il décide de la retenir, ou de la laisser au fond d’une boîte. Lorsqu’il la regarde. Je me demande si ce n’est pas cette distance, qui dit finalement tout. Ce travail de regard. Ni l’angle, ni la lumière, le support, la couleur, le sujet, mais la distance du regard, après.

J’observe souvent, depuis l’invention et la commercialisation du numérique, beaucoup de photographes faire énormément de photos, consulter aussitôt le résultat et éliminer au fur et à mesure les « mauvaises » photos. Je les admire de parvenir à se décider si rapidement. Ce qui me plaît, dans l’ouvrage de Raymond Depardon, c’est le temps. C’est que, entre l’instant de la photographie et le moment du choix, s’est invité le temps. Non le temps de l’Histoire, celui du passé ( la photo de sa coccinelle, aujourd’hui pièce de collection, a désormais du poids, celui de la nostalgie, n’ayant été auparavant rien de plus qu’une photo de coccinelle), mais le temps du regard. Rangées, oubliées, ces photos ont pris sur elles la distance du temps. Entre leur auteur et elles, il y a eu un moment d’espace, quelque chose s’est épaissit. Je me dis qu’en écriture, il s’en fait de même. On laisse reposer. On fait ça, immanquablement. Mettre de côté un texte, le reprendre ensuite, l’œil différent. Je me dis enfin que cela va tout à fait à l’envers de ce qui se raconte partout. Que ce temps dont on répète qu’il ne laisse plus de temps à personne, pour bien des artisans encore, se prend.

Voilà. Ce livre, tout le monde peut le faire, il suffit de photographier sa vie, écrit Raymond Depardon à la fin de son journal. J’ai photographié cette photographie ( celle de la page 187). Je n’ai pas du tout réfléchi. J’ai d’ailleurs sans doute mal fait, cela ne peut rien donner, mais le livre était ouvert, la page trottait tous mes yeux, j’ai sorti mon appareil et ai fait la photo. Elle était, à ce moment-là, tout simplement, dans ma vie.

Karelle Ménine.



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