Raymond Federman nous annonce la sortie d’un dossier
le concernant dans la revue Fusées
N°9 et la sortie de RETOUR AU
FUMIER chez AL DANTE (Sorties en août 2005)
Extrait de son dernier roman
avec l’aimable autorisation de l’auteur
« ….Tout ça
m’amène à me demander si la ferme
n’était pas devenue ma vraie maison, le lieu
où je me suis vu renaître après l’interruption
tragique de mon enfance, et si maintenant que je suis
plus âgé je rêverais peut-être
d’y retourner. Pour quoi faire ? Engranger du fumier
? Dormir dans la grange en compagnie des vaches ? Souffrir
une nouvelle fois comme j’ai déjà
souffert.
Ca m’amène aussi
à me demander si, après que mes parents
ont été déportés, ont été
x-x-x-x, les fermiers ne sont pas devenu pour moi une
famille de substitution, même s’ils ne me
parlaient pratiquement pas, et quand ils le faisaient
c’était plutôt par des grognements
d’animaux.
Une pointe de mélancolie
dit aussi le dictionnaire.
Ces espèces de pincements que j’avais tout
le temps dans cette ferme.
Est-ce que c’est
parce que j’aimais tellement cultiver la terre que
je voulais me remettre à le faire? Ou peut-être
que les vaches me manquent, et que je veux me retrouver
en leur compagnie. Elles étaient mes seules amies
à la ferme.
Et bien, ce n’est pas
totalement vrai. J’avais un autre ami. Le chien.
Oui, nous avions un chien à la ferme. Un vieux
Bouvier des Flandres. Si vieux qu’au lieu de courir
après les vaches quand elles n’allaient pas
où elles étaient supposées aller,
c’était les vaches qui le chassaient quand
il s’approchait un peu trop d’elles. Il était
borgne ce chien. Il n’avait qu’un œil.
Il avait dû perdre son autre œil en se battant
avec un autre chien. J’avais pris l’habitude
de l’appeler Bigleux. C’était pas son
vrai nom. Mais quand je disais Bigleux il courrait vers
moi et me léchait les mains. J’avais de longues
conversations avec lui. Je lui racontais des histoires.
Je pense qu’il comprenait tout parce que quand je
lui racontais une histoire il se couchait à côté
de moi, la gueule à plat contre le sol, et il fermait
ses yeux pour mieux se concentrer. En principe je racontais
des histoires à Bigleux quand on gardait les vaches
dans le pré à côté de la rivière.
Des récits d’aventures incroyables. C’était
mes moments préférés à la
ferme. Emmener les vaches au pré après une
longue journée de dur labeur dans les champs, et
raconter une histoire à Bigleux.
Cette histoire est pour Bigleux.
Sans lui je n’aurais pas survécu aux années
de solitude à la ferme.
Chaque fin d’après-midi
j’étais impatient d’entendre le vieux
fermier me dire, Bon c’est l’heure d’emmener
les vaches au pré. Mais juste après il criait,
Mais fais bien attention, petit con, qu’elles aillent
pas bouffer la luzerne du voisin dans le champ d’à
côté, sinon t’auras mon pied au cul.
Toujours la même rengaine.
T’auras mon pied au cul. Et son pied au cul il me
le balançait au moins vingt fois par jour.
C’est comme ça
que le fermier s’adressait à moi. Toujours
à m’insulter. Je me sentais comme une merde.
Attends que je t’en dise plus sur ce vieux pervers.
(….)
J’étais déjà
un raconteur d’histoires. Mais je ne savais pas
que c’était ça que je faisais. C’est
bien plus tard que des gens se mirent à me dire
que j’étais un bon conteur. Bien sûr
Bigleux ne pouvait pas me dire qu’il aimait mes
histoires et ma manière de les raconter puisqu’il
ne pouvait pas parler la langue des humains. Mais ce chien
m’aidait à endurer mes pointes de mélancolie.
Pauvre bigleux, le vieux fermier méchant lui menait
la vie dure à lui aussi en lui donnant tout le
temps des coups de pied. Je peux te dire qu’avec
sa manière de te botter le cul ce vieux schnock
avait du être dans sa jeunesse une excellent joueur
de football
Bigleux est mort juste
avant la libération de la France par les Américains.
C’est bien triste. Il aurait été si
content que je puisse enfin me tirer de cette ferme. Peut-être
que je l’aurais amené avec moi à Paris
après la guerre. Ou peut-être même
en Amérique. Il aurait adoré l’Amérique.
Surtout la bouffe pour chiens là-bas. A la ferme
il ne mangeait que des restes avariés.
Raconte-nous plus de petites
histoires comme celle-là.
Nous voulons tout savoir.
Le bon, le mauvais, le sordide. Tout ce que tu sais sur
la Ferme. »
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