1/
Pour commencer le petit jeu du C.V à remplir comme
bon te semble …..
Curriculum Vitae

Nom : MARTIN
Prénom : Lionel-Edouard
Lieu : quelque part en vieille terre de Poitou
Nationalité : francophone
Singularités : singulièrement pluriel
à force d’être ailleurs
Formations : études de lettres, spécialiste
de français langue étrangère
Diplômes et qualifications : entre autres
: agrégation de lettres modernes
Un premier pas : à neuf mois, prétend
ma mère, mais vers quoi, ou vers qui ?
Un premier mot : «
maman », j’imagine, mais j’assume aussi
toutes les langues mal humaines par lesquelles, bredouillis,
lallations, grognements, j’ai dû passer avant
de reprendre à mon compte les vieilles résonances
du français.
Autre(s) : « de deux
mots choisir le moindre » (Paul Valéry) : j’aime
qu’ils soient courts et sonores, qu’ils emplissent
la bouche comme une nourriture simple et bonne que l’on
a plaisir à mâcher.
Stages :
Les innombrables bouts du monde : des Finistères
aux quatre vents : j’habite aux quatre coins des vents
depuis plus de vingt ans. L’imprévu
: partir un jour, se complaire dans l’errance
; y rester.
L’errance : mon Odyssée parmi
les mots, la langue des autres.
Les sens : et même les moins pornographiques
!
Les matins suspendus : équilibre
à trouver !
Les chemins de traverse : les seuls qui
vaillent, et creux de préférence ; un jour,
sur mon trajet, la didactique des langues, j’ai suivi
l’animal à travers les buissons.
Langues courantes : ventre à terre
: l’allemand, l’anglais et l’espagnol
; des rémanences d’autres encore, dont l’arabe.
Le latin, langue à petits pas : depuis près
de quarante ans, elle me sert à flâner en promenades
littéraires.
2/ Quel enfant étais-tu ? ….
Et tes premières lectures aussi….Quels sont
tes aînés en littérature ?
Petit Poucet rêveur amateur de ruisseaux…
Livres d’aventure (club des cinq, clan des sept, Jack
London…). A quinze ans l’éblouissement
de Rimbaud. Plus tard, d’autres incendiaires : Proust,
Saint-John-Perse, Giono, Char…
3/ Comment vois-tu l’état
de la littérature en France actuellement ? quel est
l’auteur contemporain qui te semble incontournable
, s’il existe ?
Sale état ! menton en marmelade et œil poché,
parle mal et ne voit plus grand chose, télévision
pour œil de verre et l’usine à livres
en perspective. Heureusement, il reste quelques clairvoyants,
tenants du bon artisanat, « qui voient plus loin que
l’horizon ». Pierre Michon, par exemple, dont
j’admire inconditionnellement la prose.
4/ Si lire est une errance, écrire
c’est quoi ? un jeu ? une évidence ? une obsession
?
Une dure nécessité, un embarquement
mais rarement pour Cythère, un traçage de
routes, un dressage de portulans peuplés de monstres…
5/Tu dis lire comme tu écris
? tu dis aussi lire peu d’histoires et plutôt
des écritures… J’essaie d’avoir
une écriture originale, c’est aussi ce que
je cherche à lire, ce qui m’oriente plutôt
vers les poètes et les grands prosateurs comme, proches
de nous, Pierre Michon ou Richard Millet. Cela borne singulièrement
mon horizon : par exemple, je lis très peu de traductions,
mais cela suffit à mon bonheur, et je ne demande
rien d’autre à la littérature, à
la culture en général, que de me rendre heureux.
6/ Tu es poète. La poésie…hum…..c’est
quoi ? [sourire]
Tu peux m’offrir un poème que tu aimes ou qui
a, à tes yeux, un intérêt particulier
?
Etre poète, c’est d’après
moi « remembrer l’épars », javeler
des brindilles d’essences diverses, créer du
sens par des rapprochements ; pour prendre une métaphore
animale, non pas le coq à l’âne, mais
l’hippogriffe, le sphinx interrogateur et gardien
des tombeaux.
Il est difficile de choisir UN poème. Si c’est
un devoir, j’irai le chercher loin, chez les latins,
Catulle ou Horace ; disons Catulle, un extrait, dans ma
traduction :
| |
… Soyez maudites, vous, ô
maudites ténèbres
D’Orcus, qui dévorez toutes les belles
choses !
Vous m’avez arraché le plus beau des moineaux
! Ô la méchante action, ô pauvre
p’tit moineau,
Voici que de ton fait, à force de pleurer
Les yeux de mon Amour sont rouges et gonflés
! |
7/ Bon, il y a une question qui me
trottine et qui est intime. J’aimerais savoir comment
tu écris : papier, crayon, autres. L’acte physique
d’écrire. Tu vois ?
Jamais la pointe Bic, mais – parfois, car
souvent l’ordinateur m’amène à
transformer mes doigts en petits marteaux dans un geste
un peu pianistique, moi qui ai souci de la musicalité
de mes écrits – le stylo plume à large
écriture qui donne à voir la vigueur du trait,
voire sa violence, et sur n’importe quoi, tout bout
de papier trouvé, sauvé de la destruction,
parce que je garde mes brouillons.
8/ Quand tu étais petit, tu
avais peur des monstres ? Tu as grandi ?
Oh oui ! J’ai d’ailleurs un poème
(ancien) inédit, sur ce thème :
| |
L'usine à gaz est-elle
ascenseur
(rentre sous terre
la nuit
pépie de jour rouge
gorge à large soif)
et sous les sièges
de la voiture
tu rampes taupe
piètes piètre moineau
dans l'effroi sourd
de l'érection de cet
arbre de tôle
clos sur
tourbe et
charbon de bois |
Quant à grandir… Je ne crois
pas qu’un poète puisse jamais grandir ; dans
Ulysse au seuil des îles, c’est un peu l’hypothèse
que je développe : la langue poétique, c’est
la langue d’enfance, celle qui n’a pas encore
flairé la mort, qui n’est pas encore porteuse
de toute la mort véhiculée par les vieux mots,
les vieilles bouches qui les ont halés jusqu’à
nous… Mes monstres, ce sont les mots, ils me font
peur, ils me fascinent…
9/ As-tu envie de traverser la page
?
Qu’y a-t-il derrière ?
10/ Qu’est-ce qui te semble
inhumain ?
Toutes les formes de la violence, et surtout l’arrogance.
11/ Quignard pense que « l’écrivain
est le seul menteur à avouer le fait qu’il
ment ». Tu en penses quoi ?
Je ne crois pas mentir en écrivant. Ce sont
les mots qui mentent, dans les échos qu’ils
suscitent entre eux, pas moi, je ne fais que transcrire
leurs résonances, leurs réseaux mal fondés.
Tout poème est à ce compte mensonge ; le poète
est sincère, en bon scribe qu’il est.
12/ Dis-moi une phrase, un mot bouleversant.
Bouleverse- moi
Eh, bien, ça ?
« Mes morts m’emplissent la bouche,
Mes morts sont dans ma bouche comme un manger trop chaud
qu’on refroidit en soufflant sur le vide,
Je me brûle à mes morts, ma langue, mes lèvres
Ne sont qu’un cri de feu, mes morts à ma brûlure
Convoquent la parole. »
13 /Oser, c’est mourir ?
Oser mourir pour se taire ? Embarquement pour se
taire ? Crier « taire » de quel poste de vigie
? Entre « mère » et « « taire
», toute une errance, toute la pudeur aussi de l’innommable…
Bibliographie :Strophiques,
poèmes, éditions Encres Vives
Ulysse au seuil des îles, poèmes, éditions
Ibis Rouge
Chronique des mues, récit, éditions L’Harmattan
A paraître (fin 2005) :
Arrimages, poèmes, éditions Tarabuste
Extraits :
« Désœuvrés, engoncés
dans nos corps, dégoûtés de tous nos
passe-temps habituels, nous nous installâmes dans
l’habitacle noir d’une vieille automobile, Rosalie,
Juva4, Philippe au volant, moi à “ la place
du mort, fit-il, mais tu risques pas grand chose, c’est
pas la circulation sur vos routes… ”. Nous tirâmes
des manettes grippées, coincées dans leur
coulisse, la voiture était morte, rien, pas même
un grincement. Du reste, à quoi bon s’escrimer
à redonner vie à ces guimbardes qu’en
tombant les poutres avait estourbies, où les pigeons
avaient incrusté sur les carrosseries les lichens
de leurs fientes ? Nous roulions immobiles vers un improbable
quelque part, le monde était clos de murs sans fenêtres,
seule une trouée dans la charpente habillait les
voitures de lumière, et elles étaient comme
les cochons condamnées à regarder le sol,
à manger du goudron et de la terre empierrée,
sans jamais (borgnes, aveuglées parfois d’une
bogue de peinture noire percée à peine d’un
méat rectangulaire pour les soirs de black out) pouvoir
lever leurs yeux de tôle vers les nuages,
et tout à coup, ils arrivèrent d’un
bloc massif, cumulus, halés par un train de vents
crus, nordiques, fielleux, dévorèrent le jour.
En quelques instants l’été
céda sa profusion à la nuit diurne et froide,
avancés sur la banquette, front contre le pare-brise,
nous regardâmes la coupole de ciel, le trou maintenant
boursouflé de viande épaisse, bouffie.
Alors, ce fut le déluge viscéral,
une éventration de grêle et de pluie, tout
le canton crayeux pris au cou par la tornade, secoué
il en tomba des pierres. Aux tuiles crevées s’aboucha
la tempête, par le puits ouvert au-dessus des voitures
cataracta la glace en débâcle, le toit de l’auto
résonnait dans un tintamarre de tambour géant,
l’eau entra par les portes mal jointes, par le moindre
interstice jaillirent à force des bras aqueux, en
un clin d’œil l’habitacle fut investi par
la trombe.
Et dans le peu de ciel qui demeurait, l’orage plongea
ses couteaux, et la bête du ciel hurla rocailleuse,
des cailloux plein la gueule, il y eut du sang, du calcaire
craché ; et la bête au moment de mourir eut
un ultime soubresaut, rua d’un énorme fracas,
d’une énorme lumière, ah, donnant du
corps, du muscle avant de baisser la tête et de se
renverser dans la fange. »
Extraits de Chroniques des Mues
Avec l’aimable autorisation de l’auteur
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