ZOMBIE PLANETE
aux éditions MANGO
L'enfer. Un truc qui me poursuivait depuis
longtemps. À cette époque je ne voulais plus
travailler. J’avais eu tout à coup une espèce
de révélation d’une intensité
mystique sans précédent. Un peu comme si mon
cerveau, après être resté longtemps
dans le tambour d'une machine à laver, était
suspendu au soleil sur une corde à linge. Lumière
et chaleur. Clarté. Je voulais prendre ma retraite
à trente ans." Entre Roxanne, punkette psychotique
et armée dont il est éperdument amoureux,
monsieur Joyeux, ancien prof de philo poursuivi par un destin
implacable, et Billie, étudiante fascinée
par la littérature, le narrateur aura bien du mal
à trouver la tranquillité à laquelle
il aspire. Caché derrière ses lunettes noires
pour cause de larmoiement chronique, ballotté par
les événements, ses aventures le conduisent
entre autres vers de mystérieuses montagnes enneigées,
dans une station-service, au milieu des pâturages
à chevaux d'Henry, le cow-boy moderne. Partout notre
personnage se cognera à la folie et à l’absurdité
du monde, partout il rencontrera des êtres diaboliques,
ou déments, tels monsieur Hallouff. Pour conjurer
le sort, il tente d’écrire un roman à
la hauteur de son désespoir, un roman à la
mesure de l’immense tristesse de Pull de ses héros:
Richard Brautigan. Le cinquième acte de cette tragédie
se déroulera face à l'Océan. L’issue
en est gravée au creux des rochers rongés
par le déferlement inlassable des vagues.
Le tutoiement dans cet entretien s’explique par le
fait que Ri et Moi avons quelques fils en commun et que,
quelque part, ces fils sont certainement un peu dénudés
1) Est-ce jouissif d’être
publié ?
Non. Vraiment pas.
2) Tu attends quoi de ta
maison d’édition ?
Qu'elle me sorte de la merde. J'attends aussi de vraies
relations humaines. De ce côté-là je
suis gâté, avec mon éditeur on travaille
plutôt autour d'un verre de Bordeaux, en refaisant
le monde. Finalement, c'est plus un grand frère qu'un
éditeur.
3) Tu peux te nourrir d’écrire
?
Si je ne le pouvais pas, je n'aurais pas tout laissé
tomber pour me consacrer uniquement à ça.
Il faut dire qu'il n'y avait pas d'issue, les choses te
rattrapent de toute façon. Continuer à faire
un travail de merde dans une ambiance de merde m'aurait
tué. Alors autant faire ce que je sais faire, même
si c'est plutôt difficile d'en vivre. En attendant
que l'écriture me nourrisse!
4) Tu es plutôt littérature
US, comment vois-tu l’état de la littérature
en France en ce moment ou est-ce que tu t’en fiches
?
L'état de la littérature française.
Hum. En fait je connais très mal: Beigbeder, Van
Cauwelaert, Jardin passent à la télévision
à chaque rentrée littéraire. En général
j'en retire une grande impression de vide. Bien sûr
il y a Houellebecq. Pour moi les "Particules"
est un roman essentiel. MG Dantec m'intéresse aussi
beaucoup, plus par rapport à son "Journal"
qu'à travers ses romans, d'ailleurs. Pour moi ils
forment une espèce d'avant-garde. Bien sûr
je lis toujours Philippe Djian et c'est un bonheur à
chaque fois, avec mention spéciale pour "Vers
chez les blancs" qui m'a époustouflé.
Je remarque d'ailleurs que tous trois: Houellebecq, Dantec,
Djian, ont une relation très étroite à
la musique, à travers leur collaboration respective
avec Bertrand Burgalat, Richard Pinhas, ou Stephan Eicher.
Je crois que cela dit plus de choses que tout le reste.
5) Fais-tu partie d’une
famille d’écrivains ? Et si oui, tu n’as
pas peur d’étouffer ? Quelles sont tes «
idoles » ? (sourire) Pourquoi ?
Je ne veux surtout pas faire partie d'une famille d'écrivains,
même si, comme tu le sais, c'est une certaine littérature
américaine qui m'a nourri, et qui va de Melville
à Jim Harrison, en passant par Richard Brautigan,
John Fante, Jack Kérouac, Charles Bukowski, Henry
Miller pour retenir les principaux. Loin de m'étouffer,
ces gens m'ont donné le courage de tout plaquer pour
écrire. Tout simplement parce qu'ils parlaient de
la VIE. Et que leur vie correspondait à leurs livres,
même s'il y a souvent eu des malentendus.
Cela étant, je n'ai pas d'idoles, je crois qu'il
faut lutter contre les idoles. J'écris avec une photo
de Bukowski accrochée dans mon bureau. Il tient dans
ses bras l'un de ses neufs chats, un chat blanc. Comme n'importe
qui. Et je cherche une photo de Céline. Avec le chat
Bébert, si possible. Parce que Céline, pour
moi, c'est vraiment le type qui a révolutionné
la littérature au XXe siècle. Et il a été
aussi médecin, j'ai un pote qui a été
soigné par lui, alors qu'il était gosse, à
Meudon. Il s'était coupé à la main,
il saignait, et Céline lui a dit: "Faut laisser
pisser !"
5) La « Beat generation »
et les Burroughs, les Bukowski : c’est pas de la provocation
à vide, avide ?
Je crois que c'est vraiment un raccourci médiatique
de mettre des gens dans un même sac et d'y apposer
l'étiquette "beat génération".
Ce terme, qui dans l'esprit de Kérouac avait à
voir avec "béatitude" traduit déjà,
il faut le dire, une quête spirituelle, et c'est ce
qui ressort de sa vie, et c'est également au centre
de celle de Carolyn et Neil Cassady, de Ginsberg. Le bouddhisme
a profondément intéressé Kérouac,
Ginsberg aussi, on le sait, et le couple Cassady s'est orienté
plus tard vers le "caycisme". Kérouac,
lui, en vieillissant, est revenu au catholicisme de son
enfance, d'une manière très forte. J'ajoute
que Bukowski, qui ne faisait pas partie de la "beat
génération", et s'en défendait
même, s'est intéressé au bouddhisme
à la fin de sa vie, et passait pas mal de temps à
méditer! Bon, tout ça pour dire qu'il y a
un certain décalage entre ce que l'inconscient collectif
a retenu d'un "mouvement" et le phénomène
initial d'une bande de potes qui picolaient ensemble et
s'intéressaient à l'écriture, au jazz
(composante essentielle) et à la défonce sous
toutes ses formes. Ce décalage, d'ailleurs, est patent
lorsque Ken Kesey (l'auteur de "Vol au desus d'un nid
de coucou") et ses" Merry Pranksters" rendent
visite à Kérouac-le-mythe dans les années
60. Kérouac se sent très mal à l'aise,
ne se sentant aucune affinité avec ces types barbus,
chevelus, crades, qui poussent l'irrespect jusqu'à
poser leur cul sur le drapeau US. Donc, je crois que le
côté provoc vient bien après, Kérouac
prenait très au sérieux son travail d'écrivain
(il disait préférer Proust à Céline,
tout comme Neil Cassady) et il a juste voulu proposer une
nouvelle forme. Je pense qu'il n'avait rien à foutre
du fait d'être un provocateur. Par contre, le fait
qu'il soit devenu gravement alcoolique, et donc qu'il était
bien souvent à bloc durant les interviews, a contribué
à étayer cette image "provoc". Pour
Ginsberg, par contre, il y a évidemment une bonne
dose de provoc, se foutre à poil systématiquement,
appuyer sur le côté cul etc. Bon, si ça
fonctionne d'un point de vue littéraire, pourquoi
pas? Mais je connais trop mal son ouvre pour en parler.
Par contre en ce moment je lis la correspondance de Burroughs
avec le même Ginsberg, et là c'est affligeant.
Un fils de famille camé jusqu'à l'os qui ne
pense qu'à deux choses: le cul (un authentique pédophile
qui se tape des jeunes garçons, il avait lu Gide)
et trouver de la came. Accessoirement se plaignant de ce
que ses parents ne lui envoient pas assez d'argent Accessoirement
encore parlant de littérature pour dire qu'il n'arrive
pas à écrire quelque chose de "construit".
Pourtant j'ai adoré Les terres Occidentales, par
exemple. Mais peut-être que mon cerveau ne fonctionne
pas normalement Pour finir avec Bukowski, je crois qu'il
faut sortir de la tête des gens l'idée selon
laquelle son écriture se réduit aux dégueulis
qu'il a servis sur le plateau d'Apostrophes. Je crois qu'il
était d'une grande sensibilité, d'une grande
pudeur, mais que la vie ne l'a pas épargné
(il a attendu d'avoir 50 ans pour enfin gagner un peu d'argent
avec ses livres, il a fait tous les métiers, y compris
les plus durs), et il a juste voulu témoigner de
la cruauté de la vie, de sa dureté pour les
humbles, les laids, les "Ioosers". Il a aussi
voulu débarrasser la littérature d'une préciosité
qui lui semblait sonner faux, ce qui ne l'empêchait
pas d'adorer Hayn. Et quand on morfle trop (battu par son
père toute son enfance, il raconte ça dans
"Ham on rye") , on se construit une carapace:
lui c'était l'alcool qui lui permettait d'affronter
le monde. Enfin, je vois mal la provocation là-dedans,
je vois juste un être humain qui en chie.
7) T’écris où
? et l’idée d’écrire la nuit parce
que là, il se passe des « chooooses »,
c’est pas un peu cliché ?
J'écris dans le bureau que je me suis aménagé
(plâtre, peintures, bois), sur un Macintosh. Et je
n'écris plus la nuit. A l'époque, je n'avais
pas le choix parce que dans la journée je travaillais.
En plus, quand j'arrivais du boulot, j'avais une vieille
baraque à retaper; Ne me restait plus que la tranche
minuit-trois heures pour écrire; C'est franchement
épuisant. Juste bon pour se taper une bonne dépression.
Donc, maintenant, j'évite. J'écris dans la
journée, musique à fond, toujours. Et je ne
pense pas que ça ait changé grand'chose à
mon écriture.
8) Bon, il y a une question
qui me trottine et qui est (enfin moi je trouve qu’elle
l’est) obscène. J’aimerais savoir comment
tu écris : papier, crayon, autres. L’acte physique
d’écrire. Tu vois ? C’est comme si je
te demandais comment tu fais l’amour. Pour moi, c’est
du même intime.
J'écris sur un macintosh et la question ne me
semble ni si obscène, ni si intime, mais je suis
peut-être un exhibitionniste qui s'ignore. C'est même
l'ordinateur qui m'a vraiment débloqué au
niveau écriture: tout à coup les choses semblaient
faciles, évidentes. Chose essentielle: de la musique
pour écrire, volume très élevé,
et des choses violentes: Magma, Rollins Band, Messhuggah,
King Crimson... Bien sur, je ne peux écrire que lorsque
je suis seul: s'il y a quelqu'un dans la pièce, c'est
impossible.
9) Quand tu étais
petit, tu avais peur des monstres ? T’as grandi ?
Quand j'étais petit je me percevais plutôt
moi-même comme un monstre. Et je n'ai pas beaucoup
grandi, quand je me regarde dans un miroir je vois toujours
un monstre.
10) As-tu envie de traverser
la page ?
Bukowski dit: "ma phrase s'est affûtée
jusqu'à pouvoir déchirer la page". Je
me contenterai de ça.
11) Qu’est-ce qui te
ferait vomir ?
Je suis tombé une fois sur l'Internet sur une
photo montrant un rapport lesbien scato. Je n'ai rien contre
les lesbiennes, bien au contraire, comme la plupart des
hommes je trouve ça plutôt excitant. Mais voir
cette fille bouffer la merde de sa copine, j'avoue que j'ai
vraiment failli dégueuler. Cette planète est
vraiment bizarre.
12) Si lire est une errance,
écrire c’est quoi ? un jeu ? une galère
de plus ? une évidence ?
"Ecrire c'est ce qu'il reste
lorsqu'on a le sentiment d'avoir tout essayé."
Philippe Djian, dans "Zone Erogène", je
crois.
13) Quignard pense que «
l’écrivain est le seul menteur à avouer
le fait qu’il ment ». Tu en penses quoi ?
Rien. C'est trop compliqué pour moi.
14) Et la musique , tu en
dis quoi ?
La musique c'est vital. Impossible d'écrire sans
musique. J'aimerai écrire comme Coltrane improvise:
de longs chorus parsemés de spasmes. En tout cas
j'envisage l'écriture comme une espèce d'improvisation,
je sais pas, Christian Vander face à sa batterie,
Keith Jarrett face à son piano (toutes proportions
gardées). Et j'aimerai que mes romans touchent les
gens comme les chansons de Billie Holiday. Pas d'autre ambition
à l'horizon. En ce moment j'écoute King Crimson,
je les ai tous...
J'ajoute que je prépare un disque avec un musicien
de grand talent, Patrick Jouanneau, qui met mes textes en
musique; C'est vraiment un truc très important pour
moi, autant que les romans.
15) T’as les phalanges
qui font lucioles parfois ?
Non, mais comme il me vient une réponse bukowskienne
je ne la ferai pas.
16) Et puis aussi te souviens-tu
de tes premiers mots, de tes premiers pas ? Et quel enfant
tu étais …. Et tes premières lectures
aussi….
Bon, sur l'enfance, j'aborde ça dans le troisième
volume de la trilogie.
Les premiers mots, je sais pas (je peux me renseigner),
mais je sais que j'ai parlé très tôt,
vers six mois, il parait que j'étais une sorte de
phénomène, que ça intriguait les adultes,
que mes parents étaient très fiers de m'exhiber.
Sinon, je suis rapidement devenu un enfant renfermé,
timide, un bon élève très mal dans
ses baskets et dans sa tête. Rien de reluisant, quoi.
Mes premières lectures: j'ai dévoré
les encyclopédies ("tout l'univers", grâce
soit rendue à ce truc) et toutes sortes de bouquins
sur les animaux très jeune et le premier livre très
marquant était un petit volume intitulé "Contes
du moyen age" qui comprenait "Les quatres fils
Aymon", "La chanson de Roland" et "La
légende de Guillaume d'Orange". Il y a eu aussi
la lecture magique de "La guerre du feu" vers
10-11 ans et de "2001 l'odyssée de l'espace"
de Clarke, ainsi que les Jules Verne: "20 000 lieues
sous les mers", "Le testament d'un excentrique"
etc.
Depuis quelques années j'ai l'habitude de
consigner dans un cahier tous les livres que je lis, mais
j'en ai oublié pas mal, hélas.
17) Dis-moi une phrase, un
mot bouleversant. Bouleverse-moi.
"Les hommes modernes s'ennuient parce que l'émerveillement
les a quittés. Et lorsque l'émerveillement
quitte un homme, cet homme est mort. Il n'est plus alors
qu'un insecte." C'est de OH Lawrence.
18) As-tu parfois besoin
de mots nouveaux pour dire ?
Non, j'ai tout ce qu'il me faut.
19) Oser, c’est mourir
?
Tu en connais beaucoup qui osent? Penses-tu pour autant
qu'ils soient vivants ?
Quelques textes qu’il
aime :
Bukowski :
COMPAGNIE
la photo de Céline me
regarde
il a besoin de se raser.
ressemble à un pervers dans les
films.
les yeux voient au travers des murs,
les murs de l’humanité.
la photo de Céline est réconfortante
à regarder quand
les choses vont vraiment mal
ici.
je le regarde ce soir :
vois son squelette
danser :
le médecin des
enfers.
Des textes et chansons de
Richard Tabbi
LA FIANÇÉE
D'URANUS (pour Marie)
Tous les soirs elle me
téléphone d'Uranus
Elle se sent pas bien sur sa planète
Elle me dit "je tiens le coup"
Mais je sais qu'elle dit ça pour me rassurer
Elle fréquente de
drôles de gens là-bas
Des types visqueux
Pleins de venin
Qui tissent leur toile
Dans son système
Je lui demande des nouvelles
De son ventre de ses seins
Elle ne répond pas
Elle dit je regarde le
soleil
Minuscule éclat
Petite étincelle
Et je sais que tu es là
Quelque part
Je m'accroche tu sais
Mais je ne la crois pas
Je sais que le pire nous attend
Je sais qu'elle est entourée de femmes-méduses
Qui aspirent à sa chair délicate
Là-bas dans cette
étrange prison
De nuit de glace et de vent
Je sais qu'elle dérive infiniment
Pour leur échapper
Qu'elle s'enfonce toujours plus loin
Dans le désert glacé
"Je t'aime tu sais"
Sa voix étranglée par les sanglots
Me déchire la conscience
Je raccroche
Moi aussi
Je suis
Déjà
Mort
(publié dans le
numéro 22 de la revue "Les hésitations
d'une mouche",
morceau-titre du disque en préparation avec
Patrick Jouanneau)
NO LIMITS
Parfois je me demande
Où se situe la limite
Entre toi et moi
Je veux dire
Où je finis
Où tu commence
Est-ce qu'il y a
Une frontière
Entre nous
Lorsque nous sommes
Enlacés ?
Lorsque nous pensons
L'un à l'autre ?
Où s'agit-il
Tout bêtement
De la même personne ?
(publié dans le
numéro 22 de la revue "Les hésitations
d'une mouche")
N.Y.C. AU FOND DE MON VERRE
Les oiseaux-tempête
ont déferlé
Sur Central Park
Pillant les marchands de glaces
Et les promeneurs de laisses
Le chapeau vissé sur la tête
À la place du cerveau
Ils ont chié des feuilles mortes
Sur le gazon encombré de taxis jaunes
Moi j'étais suspendu
à l'envers
En haut d'un réverbère
Je voyais le monde comme il se doigt
Mais je ne juge personne
J'ai simplement froid à la tête
Et aussi dans le dos
Quand débarque la brigade des stupides
Fusil lance-roquet au poing
Une vieille dame a été mordue
Par un inspecteur
Un bébé a dévoré un char
d'assaut
Entièrement
Seules les souris ont pu s'échapper
Mais voilà le fils
du Généralissime
Couvert de décorations
On ne voit plus que ses lunettes à infra-rouge
Car il est aveugle
Et il fait nuit
Il a bousillé son hélicoptère
Sur la haute tension
De mon réverbère
À la fin du rêve
J'ai bouffé l'hélicoptère
C'est kong
Je suis le King
De la Grosse Pomme
(mis en musique par Patrick
Jouanneau)
EMMÈNE-MOI AU BOUT DU MONDE...
(pour Joanna J.)
Ce soir je suis borgne
J'ai arraché mon oil droit
Celui qui me procurait la meilleure vision
L'autre était moribond trop facile
Il faut savoir aller au bout
Alors quand il n'y a plus rien à voir
Circulez !
Le problème il faudrait
pouvoir effacer les images
S'auto-lobotomiser
Ne plus penser à elle
Avoir le courage
De ne plus espérer
Mais moi aussi Blaise
Je suis un mauvais poète
Je ne sais pas aller au bout
Et j'ai aussi ma Légende de Novgorode
Si tu voyais ses yeux Blaise
tu n'y croirais pas
Imagine tous les cieux des terres inconnues là-bas
à l'Est
Où les corbeaux volent en nuées
Au zénith des plaines steppiques
Quand le soleil froid de novembre descend sur l'horizon
Tu imagines ces splendeurs
hein Blaise
Et pourtant ce n'est rien
Car au fond de son regard
Il y a tout cela et bien plus
Et je suis bien trop mauvais
poète
Pour pouvoir te conter
Ces merveilles
Ah Blaise je sais tu n'as
pas besoin de mes mots
Tu as tout vu de là-haut
Ah Blaise
Ce corbeau qui marchait sur la neige
Là-bas sur la vaste étendue glaciale
de Majdanek
Il lui manquait...
Une aile !
* titre original de Blaise
Cendrars
EXIL
J'ai apporté mon
masque de carnaval
Et mes cymbales pour les frapper entre tes oreilles
Je suis venu sans autres artifices
Je n'ai pas de vêtements de rechange
Je suis nu
Et la surface de mon cerveau
Est lisse comme les avenues d'une planète inhabitée
Sous mes semelles dégringolent
Quelques centaines d'étages
Je me demande si je dois les suivre
Car je ne suis pas sûr de pouvoir me raccrocher
A la robe que tu portes
Je sais que tu l'as fabriquée
Avec tous les cheveux que tu as perdus
Dans cette vie
Je sais qu'elle tient à ton corps
Avec des morceaux d'ongles
Que j'ai coupés moi-même
Alors que je n'avais rien d'autre à faire
Que de regarder les détails
Des murs de notre cellule
Nous étions alors exilés dans un monde
étrange
Et le temps élevait ses miradors
Sur notre ligne de vie
Dehors j'avais planté un arbre
Je l'arrosais avec l'eau de mon corps
Et il me fallait passer entre les barreaux
Pour le convaincre de ne pas mourir
Et toi tu étais assise par terre
Tu traînais tes jambes dans la poussière
Et moi je m'efforçais d'être attentif
Lorsqu'une partie de toi disparaissait
Aspirée par l'immuable patience du parquet
Il m'arrivait de prendre ta main
Et de regarder le réseau des veines et les
détails de ta peau
Et je restais là crucifié
Face au grand miroir
Et peu à peu le décor
Se peuplait de larges fauteuils baroques
Aux accoudoirs d'or
Sur lesquels des femmes en perruque
Se livraient à des jeux sexuels
Dehors j'avais planté un arbre
Et il me fallait passer entre les barreaux
Pour le convaincre de ne pas mourir
Et toi tu étais assise par terre
Tu traînais tes jambes dans la poussière
Aspirée par l'immuable patience du parquet
J'ai apporté mon masque de carnaval
Mais je n'entends plus ta voix sous l'averse
Tu as la consistance d'un mur de briques
Et seuls quelques lichens extraterrestres
Témoignent encore de ton existence.
|
|