
Le coin de l’œil
Vivre c’est patienter
: le coin de l’œil sait ça. Lui seul.
Il se tient prêt, ici et maintenant ; rien d’autre,
seulement prêt et seulement ici. On ne serait pas
surpris que toute la machinerie des mâchoires et
des dents, les cartilages du nez et toutes les pièces
du crâne et toutes les expressions occupant le visage
soient de purs atavismes, lourds du temps réel
et lointain de l’espèce, coulé dans
la lignée. Le coin de l’œil échappe,
lui, essaie d’échapper ; à part, il
s’appartient ; immobile, il se terre. Le temps en
s’écoulant sur ses deux flancs l’aiguise,
ou l’érode : on ne sait pas — le coin
de l’œil s’enfonce. Il fend, à
sa façon, mieux que le coin de bois. Il distingue
et insère, il écarte, il divise, il creuse
et il s’enterre, il se plante, il se visse et entre
toujours entre, toujours laissant intact, ne touchant
à rien, ne pouvant rien toucher. Tout est toujours
autour et également loin. Tout est toujours béant.
Les plus minuscules choses. Le point de vue se resserre,
se retourne, point de fuite. L’espace rentre dans
l’œil : toi aussi… Tu réduis,
tu n’es plus qu’une image. Tu cours à
sa surface : sur sa corde tendue, tu cours — des
pans de mondes défilant derrière toi comme
des décors de cirque, régulièrement
semblables.
Benoit Caudoux
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