Home
   Qui sommes- nous ?
      Portrait
 
    Procédés Anciens
 
   Contact
   
Photographie  Dominique Houyet

 

Gérard Farasse

Gérard Farasse


La photo retrouvée


La photographie, rectangulaire (environ 14 x 8 cm) a été mise sous verre de façon artisanale: elle est bordée d'un liséré marbré, couleur tisane, analogue à du papier peint, et collé de façon à maintenir serrés verre et carton, entre lesquels elle a été glissée. Elle représente le portrait en buste d'un écolier installé au bureau du maître dans une attitude studieuse: un livre est ouvert sur sa gauche, dont la belle page est imprimée en caractères élégants tandis que l'autre s'orne d'une gravure. Impossible, pourtant, d'identifier cette dernière et encore moins de lire la page légèrement bombée. L'enfant tient dans la main un crayon et feint d'en copier quelque passage. Telle est la mise en scène.
C'est une photographie scolaire, tirée par ces photographes accrédités, on ne sait pour quelles raisons, par l'Inspection académique, et qui obtiennent une partie substantielle de leurs revenus de ces prises de vue à la chaîne: toutes les écoles défilent devant l'appareil à pied, soit par classes complètes auxquelles vient s'adjoindre l'instituteur aux bras croisés, au regard clair, assis au premier rang au milieu de ses ouailles, une jambe reposant sur l'autre, négligemment, ce qui fait remonter le pantalon et dévoile la chaussette et l'amorce d'un mollet blême; soit, et c’est bien plus lucratif, comme c'est le cas ici, enfant par enfant. L'homme de l'art a fait poser l'écolier qui bénéficie de l'exceptionnel privilège de trôner à la place où d'ordinaire officie le maître et, de ce lieu éminent, il jette un regard sur la classe devenue étrange.
Le livre ouvert n'est pas un manuel de rudiment scolaire, gris et austère, recouvert de papier violet, mais, on le devine, un très bel ouvrage qui fleure bon le papier et l'encre et que la sueur des écoliers, n'a pas poissé, un de ces livres que l'on distribue en guise de récompense lors de la distribution des prix en fin d'année, et qui sont décorés au verso du premier plat de la couverture d'un ex-libris imprimé, de la taille de la photo, encadré d'un motif de palmettes, et sur lequel est écrit en capitales grasses LYCEE DE TOURCOING, puis dans un corps plus petit

Classe de 9 ème
Prix dExcellence
décerné à Gérard Farasse
pensionnaire
dans la Distribution solennelle faite
par M Jean Bondy
Préfet du Nord
en présence des autorités constituées,
le 2 juillet 1953
Maire. signature
Proviseur du Lycée. signature
Professeur. signature

Mais non, de tels livres magiques, il n'en a jamais obtenu, et d'ailleurs il n'a conservé aucun souvenir de ces distributions de prix.
Derrière l'enfant est suspendue au mur, en guise de décor, une carte de géographie de la France: ses cheveux coupés courts arrivent jusqu'au bord de la Loire. Nous sommes dans l'École de la République. La carte de France suffit à le rappeler et à donner à la photo une certaine solennité. L'écolier est emmailloté dans une blouse grise, visiblement trop étroite (elle fait des plis), qui laisse paraître par l'échancrure le bord du col d'un chandail. On ne saura jamais de quelle couleur. La photo est en noir et blanc.
De cette école, il se souvient, en vrac: des fruits en hélice, des tilleuls de la cour, des brocs de thé au lait alignés pour le goûter au réfectoire, de la fille de l'instituteur au visage estampillé 'd'une tache de vin en forme de carte de France, du bruit éternel et doré de la cour de récréation, des malhabiles moulages en plâtre qu'il fabriquait, certains jours, seule activité qui lui plût. De la scène de la photo, il se souvient également. Le photographe lui dit de fermer la bouche. Il n'y arrive pas. S'il la ferme, il oublie de faire semblant d'écrire; et s'il fait semblant d'écrire, il l'ouvre. On le voit donc sur la photo, bouche bée, ahuri. « Le petit oiseau va sortir !» Il regarde l'objectif. Il ne voit rien venir. Depuis ce jour, il attend.
Il avait bien des raisons d'être étonné: quel était cet oiseau incompréhensible? Pourquoi lui, qui ne désirait que se fondre dans l'anonymat de la classe pour se livrer à une rêverie indéfinie, occupait-il la place du maître? «Se complaît dans une douce béatitude » avait écrit l'instituteur, finement, de sa plus belle plume, sur l'un de ses bulletins scolaires. Sa mère venait de mourir. On l'avait mis en pension. Il consacrait son temps, pour partie, à regarder, fasciné, la tache violacée imprimée sur la joue de la fillette. Outre qu'elle fût la seule élève appartenant à ce genre féminin si mystérieux et que sa parenté avec le maître la fit participer de sa divinité, cette marque singulière la dotait d'une trouble aura. L'autre moitié du temps était vouée à élaborer des rites de conjuration pour écarter la mort, qui, désormais, planait. Son père, à son tour, pouvait mourir. S'il parvenait par exemple à sauter les cinq premières marches de l'escalier qui menait au dortoir, alors son père serait encore là, bien vivant, samedi prochain. Mais comme se mêlait à ce rituel privé des velléités d'exploit sportif - cinq marches, six, sept... - il lui arrivait de ne pas réussir si bien qu'il devait changer la règle qu'il s'était imposé en la compliquant: pour six marches, par exemple, il était possible de renouveler deux fois la tentative. La hantise de la mort et l'obsession de la tache empourprée, voilà en quoi consistait sa douce béatitude. S'il reste la bouche ouverte, c'est, croit-il aujourd'hui, parce que cette soudaine irruption de la violence du monde l'a hébété.
Cette photo, il ne sait pourquoi, n'est plus en sa possession: elle a disparu. S'il y songe aujourd'hui, c'est qu'il vient d'en recevoir une autre, qui la lui a rappelée. Elle a été prise par Dominique Houyet, à la librairie « L'Arbre à lettres », le jeudi 3 juin 2004, vers 19 heures, alors qu’il présentait l’un de ses livres. L’enfant qui feignait d’écrire s'est pris au jeu. Le cadrage, plus resserré, ne montre que le visage dont la partie gauche baigne dans la pénombre, et le haut des épaules. La tête est inclinée à peu de choses près selon l'axe d'une des diagonales. En scrutant la photo, il est possible d'entrevoir des livres disposés- dans les rayons- ou en piles, repoussés par le flou vers le fond. Il sourit, malicieux, la bouche légèrement pincée. Un point blanc de la taille d'une tête d'épingle lustre la pupille. Le visage, partagé -entre l'ombre et la. Lumière- tourné vers un. interlocuteur invisible mais penché de l'autre côté, comme pour se reculer, l' œil bien ouvert mais les lèvres resserrées, tout dans la photo exprime à la fois la réserve et l'accueil, le retrait et la proximité.
En la regardant, je revois l'enfant enseveli sous tant d'années. Et c'est la raison pour laquelle, contrairement aux autres de mes portraits, celui-ci ne m'a pas indisposé et m'a même touché au point de réveiller ces souvenirs. C'est ce visage de l'enfance que le photographe a fait remonter à la surface, le déterrant, le dégageant du présent, effaçant ses rides et cet affaissement flou des traits provoqués par l'âge. Il m'a restitué la photo perdue. Dans l’image d’aujourd’hui, mais peut-être n'est-ce visible que pour moi, je retrouve cet air ahuri de l'ancien enfant, ce mouvement de retrait craintif, comme s'il fallait à l'adulte continuer à se protéger d'un monde toujours aussi brutal. Je constate, malgré tout, que j'ai accompli quelques progrès: je n'ai plus la bouche ouverte. Et je souris comme si, grâce à ce sourire semblable à une grimace, j'allais parvenir à apprivoiser les puissances maléfiques qui m'environnent, celles de la mort à la tache rouge.

Gérard Farasse

 


Home | Portrait | Portfolio | La galerie | Procédés alternatifs

Houyet fotografie Jan Palfijnstraat 8 B-8500 Kortrijk Tél: 00 32 (0) 56 21 10 41
dominique@houyet-foto.be

Toutes les photographies et les textes de ce site sont protégés et donc interdits de reproduction sans l'autorisation de leurs auteurs.