
La photo retrouvée
La photographie, rectangulaire (environ 14 x 8 cm) a été
mise sous verre de façon artisanale: elle est bordée
d'un liséré marbré, couleur tisane,
analogue à du papier peint, et collé de
façon à maintenir serrés verre et
carton, entre lesquels elle a été glissée.
Elle représente le portrait en buste d'un écolier
installé au bureau du maître dans une attitude
studieuse: un livre est ouvert sur sa gauche, dont la
belle page est imprimée en caractères élégants
tandis que l'autre s'orne d'une gravure. Impossible, pourtant,
d'identifier cette dernière et encore moins de
lire la page légèrement bombée. L'enfant
tient dans la main un crayon et feint d'en copier quelque
passage. Telle est la mise en scène.
C'est une photographie scolaire, tirée par ces
photographes accrédités, on ne sait pour
quelles raisons, par l'Inspection académique, et
qui obtiennent une partie substantielle de leurs revenus
de ces prises de vue à la chaîne: toutes
les écoles défilent devant l'appareil à
pied, soit par classes complètes auxquelles vient
s'adjoindre l'instituteur aux bras croisés, au
regard clair, assis au premier rang au milieu de ses ouailles,
une jambe reposant sur l'autre, négligemment, ce
qui fait remonter le pantalon et dévoile la chaussette
et l'amorce d'un mollet blême; soit, et c’est
bien plus lucratif, comme c'est le cas ici, enfant par
enfant. L'homme de l'art a fait poser l'écolier
qui bénéficie de l'exceptionnel privilège
de trôner à la place où d'ordinaire
officie le maître et, de ce lieu éminent,
il jette un regard sur la classe devenue étrange.
Le livre ouvert n'est pas un manuel de rudiment scolaire,
gris et austère, recouvert de papier violet, mais,
on le devine, un très bel ouvrage qui fleure bon
le papier et l'encre et que la sueur des écoliers,
n'a pas poissé, un de ces livres que l'on distribue
en guise de récompense lors de la distribution
des prix en fin d'année, et qui sont décorés
au verso du premier plat de la couverture d'un ex-libris
imprimé, de la taille de la photo, encadré
d'un motif de palmettes, et sur lequel est écrit
en capitales grasses LYCEE DE TOURCOING, puis dans un
corps plus petit
Classe de 9 ème
Prix dExcellence
décerné à Gérard Farasse
pensionnaire
dans la Distribution solennelle faite
par M Jean Bondy
Préfet du Nord
en présence des autorités constituées,
le 2 juillet 1953
Maire. signature
Proviseur du Lycée. signature
Professeur. signature |
Mais non, de tels livres
magiques, il n'en a jamais obtenu, et d'ailleurs il n'a
conservé aucun souvenir de ces distributions de
prix.
Derrière l'enfant est suspendue au mur, en guise
de décor, une carte de géographie de la
France: ses cheveux coupés courts arrivent jusqu'au
bord de la Loire. Nous sommes dans l'École de la
République. La carte de France suffit à
le rappeler et à donner à la photo une certaine
solennité. L'écolier est emmailloté
dans une blouse grise, visiblement trop étroite
(elle fait des plis), qui laisse paraître par l'échancrure
le bord du col d'un chandail. On ne saura jamais de quelle
couleur. La photo est en noir et blanc.
De cette école, il se souvient, en vrac: des fruits
en hélice, des tilleuls de la cour, des brocs de
thé au lait alignés pour le goûter
au réfectoire, de la fille de l'instituteur au
visage estampillé 'd'une tache de vin en forme
de carte de France, du bruit éternel et doré
de la cour de récréation, des malhabiles
moulages en plâtre qu'il fabriquait, certains jours,
seule activité qui lui plût. De la scène
de la photo, il se souvient également. Le photographe
lui dit de fermer la bouche. Il n'y arrive pas. S'il la
ferme, il oublie de faire semblant d'écrire; et
s'il fait semblant d'écrire, il l'ouvre. On le
voit donc sur la photo, bouche bée, ahuri. «
Le petit oiseau va sortir !» Il regarde l'objectif.
Il ne voit rien venir. Depuis ce jour, il attend.
Il avait bien des raisons d'être étonné:
quel était cet oiseau incompréhensible?
Pourquoi lui, qui ne désirait que se fondre dans
l'anonymat de la classe pour se livrer à une rêverie
indéfinie, occupait-il la place du maître?
«Se complaît dans une douce béatitude
» avait écrit l'instituteur, finement, de
sa plus belle plume, sur l'un de ses bulletins scolaires.
Sa mère venait de mourir. On l'avait mis en pension.
Il consacrait son temps, pour partie, à regarder,
fasciné, la tache violacée imprimée
sur la joue de la fillette. Outre qu'elle fût la
seule élève appartenant à ce genre
féminin si mystérieux et que sa parenté
avec le maître la fit participer de sa divinité,
cette marque singulière la dotait d'une trouble
aura. L'autre moitié du temps était vouée
à élaborer des rites de conjuration pour
écarter la mort, qui, désormais, planait.
Son père, à son tour, pouvait mourir. S'il
parvenait par exemple à sauter les cinq premières
marches de l'escalier qui menait au dortoir, alors son
père serait encore là, bien vivant, samedi
prochain. Mais comme se mêlait à ce rituel
privé des velléités d'exploit sportif
- cinq marches, six, sept... - il lui arrivait de ne pas
réussir si bien qu'il devait changer la règle
qu'il s'était imposé en la compliquant:
pour six marches, par exemple, il était possible
de renouveler deux fois la tentative. La hantise de la
mort et l'obsession de la tache empourprée, voilà
en quoi consistait sa douce béatitude. S'il reste
la bouche ouverte, c'est, croit-il aujourd'hui, parce
que cette soudaine irruption de la violence du monde l'a
hébété.
Cette photo, il ne sait pourquoi, n'est plus en sa possession:
elle a disparu. S'il y songe aujourd'hui, c'est qu'il
vient d'en recevoir une autre, qui la lui a rappelée.
Elle a été prise par Dominique Houyet, à
la librairie « L'Arbre à lettres »,
le jeudi 3 juin 2004, vers 19 heures, alors qu’il
présentait l’un de ses livres. L’enfant
qui feignait d’écrire s'est pris au jeu.
Le cadrage, plus resserré, ne montre que le visage
dont la partie gauche baigne dans la pénombre,
et le haut des épaules. La tête est inclinée
à peu de choses près selon l'axe d'une des
diagonales. En scrutant la photo, il est possible d'entrevoir
des livres disposés- dans les rayons- ou en piles,
repoussés par le flou vers le fond. Il sourit,
malicieux, la bouche légèrement pincée.
Un point blanc de la taille d'une tête d'épingle
lustre la pupille. Le visage, partagé -entre l'ombre
et la. Lumière- tourné vers un. interlocuteur
invisible mais penché de l'autre côté,
comme pour se reculer, l' œil bien ouvert mais les
lèvres resserrées, tout dans la photo exprime
à la fois la réserve et l'accueil, le retrait
et la proximité.
En la regardant, je revois l'enfant enseveli sous tant
d'années. Et c'est la raison pour laquelle, contrairement
aux autres de mes portraits, celui-ci ne m'a pas indisposé
et m'a même touché au point de réveiller
ces souvenirs. C'est ce visage de l'enfance que le photographe
a fait remonter à la surface, le déterrant,
le dégageant du présent, effaçant
ses rides et cet affaissement flou des traits provoqués
par l'âge. Il m'a restitué la photo perdue.
Dans l’image d’aujourd’hui, mais peut-être
n'est-ce visible que pour moi, je retrouve cet air ahuri
de l'ancien enfant, ce mouvement de retrait craintif,
comme s'il fallait à l'adulte continuer à
se protéger d'un monde toujours aussi brutal. Je
constate, malgré tout, que j'ai accompli quelques
progrès: je n'ai plus la bouche ouverte. Et je
souris comme si, grâce à ce sourire semblable
à une grimace, j'allais parvenir à apprivoiser
les puissances maléfiques qui m'environnent, celles
de la mort à la tache rouge.
Gérard Farasse