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Photographie  Dominique Houyet

 

Isabelle Rosignol

Benoit Jacques

 

Je n’ai jamais aimé que l’on me photographie. Etre observée par un œil qui se cache derrière un appareil … Horreur. C’est comme si l’on me regardait pendant mon sommeil.

Mais cette fois…

Instantanément, observant mon visage, c’est un autre, tel un palimpseste, qui est apparu. J’avais 25 ans. Je regardais une amie qui ouvrait le cadeau que je lui avais offert. Quelqu’un (je n’ai jamais su qui exactement) avait immortalisé la scène, me fixant dans une attitude semblable à celle d’aujourd’hui : la main tenant une cigarette de manière presque immatérielle, la tête légèrement penchée et les yeux mi-rêveurs, mi-absorbés. Seuls changent le nez et la bouche. Le nez surtout. Sur cette photographie, je reconnais parfaitement mon nez : « la bosse de fabrique » comme nous le disons dans la famille. Et elle m’émeut cette bosse… Tout autant que les cils irrémédiablement droits malgré le mascara.

Hier et aujourd’hui, il m’est donc donné d’admirer ce qu’un œil invisible a su capter de moi. Je suis celle que l’on a regardée, dormant, et qui se réveille en trouvant que le regard posé sur elle est beau. Je n’ai pas peur de cette photographie.

D’ailleurs, je me souviens qu’au cours du café-littéraire où elle a été prise, je n’étais pas gênée par la présence de l’objectif. Où était le photographe ? Qui était-il ? Je vois un homme à genoux. Puisque le photographe aussi prend la pause…

Est-ce la célébration de l’Étranger qu’il me faudrait faire ? Des étrangers qui savent saisir ce que les proches, les amis, encore moins les amants ont du mal à atteindre ? J’aime les étrangers. Je suis comme Blanche dans Un tramway nommé Désir. Rappelez-vous ! Après s’être débattue pour ne pas être conduite à l’hôpital psychiatrique, elle suit le médecin, un homme de belle allure qui l’appelle « Madame ». Prenant son bras et ne regardant plus que lui, elle lui dit cette phrase : « J’ai toujours dû faire confiance aux étrangers. »

Je veux ainsi remercier l’étranger qui a pris mon visage en flagrant délit de… quoi donc ? De ce mélange de rigueur et de rêve, de fictions éternelles ? Peut-être aussi que je me trouve douce et gentille. Qui étais-je en train de regarder ?

Mais stop ! Tout ce narcissisme me dégoûte ! L’envie me prendrait bien de déchirer ce que je viens d’aimer. À se contempler, on perd du temps. Je voudrais vous parler d’une autre photographie, d’un autre visage. Celui d’une femme dans un lit, quelques jours avant sa mort. Elle avait tenu à se faire arracher trois dents, sans anesthésie, car elle était convaincue que ses dents cariées étaient la cause de son mal. Cette fantaisie lui avait valu des heures de souffrance, puis des jours de répit. Elle disait à qui passait encore la voir : « Figurez-vous que l’on me soigne pour un cancer, quand ce n’était qu’un problème de dents ! »

Elle s’appelait Simone. Elle m’avait montré une photo d’elle jeune fille, une photographie noir et blanc qui avait circulé dans le monde artistique au milieu du siècle dernier. Elle avait été une grande comédienne ; elle est morte dans l’anonymat, près de son mari, de sa chienne et de la petite personne que vous regardez aujourd’hui. Qui a pris cette dernière image d’elle ? Je n’ai jamais su.

Faut-il faire, alors, l’éloge du rapt ? De ceux qui osent, à notre insu, fixer un temps de notre vie ?

Peut-être.

Sans doute.

Car c’est grâce à vous, œil invisible, que je peux encore embrasser Simone.

Isabelle Rossignol


 


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