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Je n’ai jamais aimé que l’on me photographie.
Etre observée par un œil qui se cache derrière
un appareil … Horreur. C’est comme si l’on
me regardait pendant mon sommeil.
Mais cette fois…
Instantanément, observant mon visage, c’est
un autre, tel un palimpseste, qui est apparu. J’avais
25 ans. Je regardais une amie qui ouvrait le cadeau que
je lui avais offert. Quelqu’un (je n’ai jamais
su qui exactement) avait immortalisé la scène,
me fixant dans une attitude semblable à celle d’aujourd’hui
: la main tenant une cigarette de manière presque
immatérielle, la tête légèrement
penchée et les yeux mi-rêveurs, mi-absorbés.
Seuls changent le nez et la bouche. Le nez surtout. Sur
cette photographie, je reconnais parfaitement mon nez :
« la bosse de fabrique » comme nous le disons
dans la famille. Et elle m’émeut cette bosse…
Tout autant que les cils irrémédiablement
droits malgré le mascara.
Hier et aujourd’hui, il m’est donc donné
d’admirer ce qu’un œil invisible a su capter
de moi. Je suis celle que l’on a regardée,
dormant, et qui se réveille en trouvant que le regard
posé sur elle est beau. Je n’ai pas peur de
cette photographie.
D’ailleurs, je me souviens qu’au cours du café-littéraire
où elle a été prise, je n’étais
pas gênée par la présence de l’objectif.
Où était le photographe ? Qui était-il
? Je vois un homme à genoux. Puisque le photographe
aussi prend la pause…
Est-ce la célébration de l’Étranger
qu’il me faudrait faire ? Des étrangers qui
savent saisir ce que les proches, les amis, encore moins
les amants ont du mal à atteindre ? J’aime
les étrangers. Je suis comme Blanche dans Un tramway
nommé Désir. Rappelez-vous ! Après
s’être débattue pour ne pas être
conduite à l’hôpital psychiatrique, elle
suit le médecin, un homme de belle allure qui l’appelle
« Madame ». Prenant son bras et ne regardant
plus que lui, elle lui dit cette phrase : « J’ai
toujours dû faire confiance aux étrangers.
»
Je veux ainsi remercier l’étranger qui a pris
mon visage en flagrant délit de… quoi donc
? De ce mélange de rigueur et de rêve, de fictions
éternelles ? Peut-être aussi que je me trouve
douce et gentille. Qui étais-je en train de regarder
?
Mais stop ! Tout ce narcissisme me dégoûte
! L’envie me prendrait bien de déchirer ce
que je viens d’aimer. À se contempler, on perd
du temps. Je voudrais vous parler d’une autre photographie,
d’un autre visage. Celui d’une femme dans un
lit, quelques jours avant sa mort. Elle avait tenu à
se faire arracher trois dents, sans anesthésie, car
elle était convaincue que ses dents cariées
étaient la cause de son mal. Cette fantaisie lui
avait valu des heures de souffrance, puis des jours de répit.
Elle disait à qui passait encore la voir : «
Figurez-vous que l’on me soigne pour un cancer, quand
ce n’était qu’un problème de dents
! »
Elle s’appelait Simone. Elle m’avait montré
une photo d’elle jeune fille, une photographie noir
et blanc qui avait circulé dans le monde artistique
au milieu du siècle dernier. Elle avait été
une grande comédienne ; elle est morte dans l’anonymat,
près de son mari, de sa chienne et de la petite personne
que vous regardez aujourd’hui. Qui a pris cette dernière
image d’elle ? Je n’ai jamais su.
Faut-il faire, alors, l’éloge du rapt ? De
ceux qui osent, à notre insu, fixer un temps de notre
vie ?
Peut-être.
Sans doute.
Car c’est grâce à vous, œil invisible,
que je peux encore embrasser Simone.
Isabelle Rossignol
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