
Portrait
D'abord saluons le talent du
photographe, l'inclinaison de la tête qui répond
en symétrie à celle des livres, la ligne
légèrement oblique de l'étagère
qui souligne celle de l'épaule, ces mouvements
qui accompagnent le regard perdu du sujet. Et puis la
qualité des blancs des noirs et des gris... Le
cadre est littéraire, le monsieur fait sérieux.
Evidemment, la netteté de l'image ne pardonne pas
et la marque du temps sur le fragile épiderme contredit
ce qui reste encore de juvénile. Est-ce une belle
photo, ou bien une image juste? Au risque d'avoir préféré
se voir autrement.
Hors de son contexte la photo livre peu de la portée
du regard qui semble moins fixé sur un objet qu'en
état d'évasion. Donne t-il l'impression
d'une réflexion en cours ou résulte t-il
simplement d'une attitude choisie par coquetterie face
au public, un air inspiré, méditatif?
En tout cas c'est un visage tendu qui s'offre à
nous, presque inquiet. Cette tension n'est pas conjoncturelle,
car toutes les rides convoquées autour des yeux,
le sillon vertical qui coupe le front, témoignent
d'une nature peu rassérénée. La mâchoire
est serrée, les lèvres contractées,
il faut se tenir prêt à intervenir dans le
débat, ne pas trop s'égarer, l'esprit en
alerte, donner le change. Cette apparente dureté
n'est- elle que le reflet d'un réflexe défensif
?
Mais il y a surtout la mélancolie, teintée
d'amertume par cette légère grimace et la
tristesse des yeux. Peut-être une mauvaise pensée
s'est-elle malicieusement invitée dans cette aimable
conversation?
L'expression flotte entre douceur absence et contrariété,
un équilibre étrange et mélangé.
Paris, le 14 Juillet 2004
Pascal Dutertre